La protection au risque de la maltraitance
J’ai récemment pris la fonction de direction d’une maison d’enfants et je prends conscience que les notions de protection de l’enfant et de maltraitance peuvent parfois s’alimenter l’une l’autre et, qu’à trop vouloir protéger, on bascule aisément dans la maltraitance.
Il est courant de penser qu’un enfant doit être enlevé de sa famille et placé lorsque la famille ou l’environnement proche de l’enfant a été maltraitant. L’objet de ce placement est alors de protéger l’enfant en le séparant des auteurs de la maltraitance. Ainsi, Sandrine, 8 ans, a été accueillie en urgence dans notre maison d’enfants sur ordonnance du juge, ordonnance qui précise l’interdiction d’un droit de visite et d’hébergement de Sandrine chez le père et chez la mère du fait d’une grave situation de maltraitance. Ainsi, depuis un mois, cette petite fille est chez nous et n’a pas revu ni ses parents, ni ses frères. Nul ne sait lui dire pour combien de temps… Le comportement de Sandrine est empreint de tristesse. La nuit, elle pleure et appelle sa maman, et nous n’avons guère de remède à ce sentiment de désarroi.
Je ne défends pas un familialisme à n’importe quel prix, je sais bien que parfois la famille est nocive mais je sais aussi, pour le constater au quotidien, que l’enfant a besoin de voir ses parents quels qu’ils soient pour se nourrir affectivement. Le cas de Sandrine montre ainsi toute la difficulté à construire un équilibre entre protection de l’enfant et maintien du lien parental.
Cette notion de protection pose également problème lorsqu’une institution tente, sous couvert de la protection des enfants, de se protéger contre tous risques inhérents à l’accueil d’enfants. Il est alors facile de basculer dans une forme de maltraitance institutionnelle qui étouffe à force de protéger, qui infantilise à force de priver les enfants d’un apprentissage de la liberté et de l’autonomie, une maltraitance qui enferme l’enfant dans une incapacité à appréhender la « vraie » vie. Et l’on construit ainsi des adolescents et des jeunes majeurs qui dérivent dès que l’institution les lâche.
La juxtaposition et la surenchère des lois renforcent encore l’inquiétude de certains directeurs d’institution qui doivent alors trouver une voie entre le respect des textes et des directives et la prise de risque inhérente à la mission d’éducation qui incombe à toute institution accueillant des enfants.
Peut-être faut-il relire les textes de Deligny pour oser à nouveau penser la protection de l’enfance comme une expérimentation permanente, réfléchie et audacieuse de la prise de risque dans l’intérêt supérieur de l’enfant.




