Avant de combattre un tabou, il faut commencer par le nommer ». AIVI est heureuse qu’un an presque jour pour jour après la sortie du rapport de Mme FORT, la loi que la députée a fait voter en ultime lecture à l’Assemblée Nationale, a été adoptée le 28 janvier 2010.
Après un passage éclair au Sénat, et l’abstention remarquée de la gauche, la loi Fort vise à supprimer la notion de consentement de l’enfant, et prévoit d’organiser une prise en charge des victimes. Même si elle ne répond pas à 100% de nos attentes, c’est un premier pas vers la reconnaissance et donc la prise en considération de ce crime, véritable fléau de santé publique qui touche 2 millions de français (sondage IPSOS pour AIVI et AXA Atout Cœur 28 janvier 2009).
Nous avons nettement pu étudier que les conséquences et les symptômes à long terme des victimes d’attouchements (atteintes ou agressions sexuelles) ou de viol peuvent être aussi importants. En conséquence, la hiérarchisation des délits et crimes en fonction des actes perpétrés ne correspond pas à la dangerosité réelle et au préjudice subit. Ceci devrait nous amener à penser autrement notre système pénal pour le crime d’inceste à l’instar des canadiens.
Nous considérons que ce vote n’est qu’un début. AIVI souhaite que les travaux du gouvernement concernant le prochain rapport sur l’accompagnement des victimes soit concluant. Jusqu’alors, les propositions se sont heurtées à l’article 40 concernant la prise en charge des victimes et la création de centres départementaux spécialisés. Ces deux propositions attendent d’être budgétisées avant d’être votées.
Deux millions de victimes, pourtant aucune prise en charge spécialisée sur le territoire n’est effective : pas de recherche, ni de formation des personnels et experts. N’en déplaise au chef de l’Etat, la France n’en est qu’à ses balbutiements quant à la lutte contre l’inceste.
S’occuper des agresseurs, parler de mesures pour les récidivistes qui ne voient jamais le jour faute de moyens c’est une chose, mais assurer la sécurité des enfants, même dans leur foyer, en est une autre de première importance.
AIVI, animée par un groupe de survivants de l’inceste, de proches de survivants et de citoyens, se veut impliquée dans la lutte contre ce fléau. Mais il est du rôle d’aucune association ou institution non gouvernementale de prendre à sa charge la prévention de l’inceste et la prise en charge des victimes. C’est à l’Etat de prendre soin de ses citoyens. De tous ses citoyens, d’autant plus quand il s’agit de ses enfants.
Pour mieux traiter le problème, en tant que présidente de AIVI, il me semble indispensable de faire des études scientifiques afin d’évaluer la situation : quantifier le nombre de victimes, les conséquences psychologiques, les répercutions psychiatriques et psychosociales, en définitive, les troubles engendrés par les séquelles indélébiles mettant en cause les actes incestueux sur mineurs.
D’après ma propre expérience et les nombreux témoignages de victimes recueillis, ne serait-ce qu’au cours des groupes de parole que l’association organise, j’ai pu faire le constat suivant : une victime développe au moins un comportement à risque du type automutilation, tentative de suicide, trouble alimentaire, addiction…
Une étude canadienne du Comité de protection de la jeunesse, démontre sur 85 cas de filles ayant subi l’inceste que celles-ci présentaient en moyenne huit sortes de problèmes, soit d’ordre familiaux (86%), psychologiques (85%), relationnels (49%), scolaires (46%), de nature sexuelle (34%), de délinquance (26%), de fugue (25%) et de santé (23%). En l’absence d’études et d’enquêtes françaises, nous avons recensé les informations et données internationales. Beaucoup de victimes ignorent longtemps que ces troubles et conséquences peuvent être causés par l’inceste.
L’inceste est un phénomène largement sous-estimé. Nous, les victimes, plaçons de l’espoir dans la loi Fort et son application. Nous voyons au-delà de la polémique née autour de la nomination de l’administrateur ad hoc. Nous estimons que la mise en place automatique de cette personne extérieure est appelée à défendre les seuls intérêts de l’enfant. Car dans la plupart des cas, la révélation des faits par l’enfant n’est pas recueillie dans les meilleures conditions.
Il n’est pas rare que la famille rejette l’enfant et lui fait (remarque : merci de ne pas mettre de subjonctif dans ce verbe) porter la faute des actes qui ont été commis sur sa personne. Le système judiciaire français a longtemps laissé sous entendre qu’un enfant pouvait être consentant à un acte sexuel avec un adulte alors qu’il n’a pas la notion de ce qu’il subit. Parfois même lorsqu’il finit par en avoir conscience, il est pris dans un piège familial jusqu’à sa majorité. La famille assoit alors son emprise et ce jusqu’à un âge avancé. L’agresseur potentiel est circonscrit à la famille tout entière.
L’insertion du mot « inceste » dans le Code pénal marque une victoire dans le combat de l’inceste. Toutefois, la lutte est loin d’être aboutie. Par nos actions, nous motivons le gouvernement afin qu’il prenne conscience de l’étendue de l’inceste parmi les citoyens français et qu’il prenne également des mesures rapides et adéquates à ce problème de préoccupation nationale.
A la rentrée prochaine, AIVI organise son troisième congrès international qui va tenter d’apporter des réponses concrètes sur le thème « Briser le silence de l’inceste ». Une journée pour répondre à des questions telles que « pouvons-nous jouer un rôle pour contribuer à briser ce silence ? Quelles sont les forces qui s’y opposent et comment les repérer, les annihiler ? » Comme chaque année, nous avons convié des experts du monde entier qui exposeront leurs travaux scientifiques ou leur expertise sur ces sujets.
L’objectif est de travailler sur nos futures pratiques professionnelles dans les champs judiciaires, médico-sociaux, d’acquérir des outils immédiatement applicables et de réfléchir à notre rôle de citoyen engagé dans la protection des enfants. Citoyen, professionnel, étudiant, victime ou proche de victime, nous sommes tous concernés par l’inceste.
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