La loi de 2007 réformant la protection de l’enfance a suscité bien des débats techniques.
Adaptée ? Pas adaptée ? Permet-elle de répondre aux critiques formulées à l’égard du système de protection de l’enfance durant le temps des échanges institutionnels préparatoires ? Comment allons-nous faire pour optimiser la protection sociale, donner davantage d’espace aux familles, mettre davantage en valeur les ressources et les compétences des parents ? Comment développer progressivement des services offrant une alternative aux séparations ? Projet pour l’enfant, continuité et cohérence auprès de l’enfant et de son parcours constituent à coup sûr des enjeux de taille !
Ces questions paraissent souvent très techniques pour les non avertis, trop techniques, éloignées de l’idée que l’on se fait de la protection de l’enfance qui est davantage appréhendée par le filtre de l’émotion. Cette mission laisse rarement indifférent. Tout le monde a un avis sur la question qui renvoie à sa propre histoire d’enfant devenu adulte ou d’adulte devenu parent. Les partis pris sont fréquents, les risques de jugements de valeur sont forts. Les représentations et l’histoire pèsent aussi lourdement puisque l’on ne manque pas de faire encore souvent référence à la DDAS pour évoquer cette politique publique symbolisée le plus souvent par les orphelinats du XIXème siècle.
Mais au fait, quand parle-t-on véritablement de protection de l’enfance ? Essentiellement à l’occasion d’un fait divers retentissant qui va mobiliser les médias et la réaction offensée du grand public. Au-delà, quelle parole publique se fait entendre sur la question de la protection de l’enfance en France ? Existe-t-il d’ailleurs un débat public ? Doit-il en exister un ? Quelle visibilité et quelle compréhension a le citoyen de cet enjeu qui est pourtant qualifié à l’occasion d’ « enjeu de société » ?
La protection de l’enfance constitue une compétence des conseils généraux depuis 1982. Elle est importante puisqu’elle mobilise chaque année près de 6 milliards d’euros et qu’elle concerne près de 300 000 enfants et jeunes majeurs. Depuis la décentralisation, l’engagement des conseils généraux a été incontestablement très important ; la dépense publique a très sensiblement augmenté. Pour autant, quelle visibilité a notre société de la réalité de cette politique publique, des questions qu’elle pose, des souffrances qu’elle traduit ? Comment une société économiquement développée et démocratique intègre-t-elle l’existence en son sein des misères du lien, des drames familiaux, des carences en matière d’attachement ?
Non pas qu’il faille considérer que le danger pour l’enfant ou son mauvais traitement soient mécaniquement exclus des sociétés développées ; la réalité humaine est naturellement plus complexe. Ce qui nous est montré, c’est une souffrance qui s’installe facilement là où la précarité est massive et durable, pourtant c’est aussi une souffrance psychique qui n’épargne aucun milieu social. Un meilleur repérage des situations de fragilité n’explique pas l’accélération constatée des troubles psychiques, tant pour les enfants, les adolescents que pour les adultes. On ne parle pas seulement ici des troubles graves. Nous parlons de la notion large de troubles psychiques, celle qui constitue une perturbation de la santé mentale et qui renvoie à des affections de nature différente ; celle qui ne permet pas ou plus de faire face normalement aux difficultés habituelles de la vie, de travailler normalement, et d’apporter une contribution à la communauté ; et lorsqu’on est parent, ou enfant, d’avoir accès à l’attachement nécessaire pour vivre et grandir.
Deux phénomènes nous semblent remarquables, qui rendent très difficile et parfois impossible la juste place que doit avoir la question de l’enfance et de sa protection dans le débat de notre société :
- la substitution de la communication à l’expression de la vraie vie,
- l’évolution de certains modes de gouvernance.
- C’est une évidence qu’il suffit presque aujourd’hui d’énoncer des valeurs, de mettre en scène des émotions plutôt que désirer leur réalité et travailler à leur avènement… C’est un lieu commun que de faire remarquer l’emprise de la communication sur le réel. Il suffit parfois que les paillettes et l’illusion du rêve fassent croire pour qu’on y croit. Il suffit de nommer pour que ce soit. Il suffit de dire qu’il y a l’injustice et la souffrance et s’en indigner dans une posture plus narcissique qu’altruiste. La « Com » !… L’illusion est telle que son goût suffirait à attirer le plus grand nombre dans le monde suffisant du virtuel. Sur la scène médiatique, que pèsent dans le débat public les enjeux compliqués de la protection de l’enfance ? Comment porter ce débat pour porter une élection, faire valoir un mandat électif ou gérer une carrière ? Il n’en va pas d’ailleurs ainsi que pour la protection de l’enfance. S’il paraît qu’il vaut mieux être jeune et riche, encore faut-il savoir de quel jeune il est question…
- Les modes d’organisation et de fonctionnement des services des collectivités territoriales ont considérablement évolué. Il en est d’ailleurs ainsi pour l’Etat. C’est heureux car on trouve en général beaucoup de dynamisme et d’ouverture dans ces changements. Une collectivité comme un conseil général exerce ses responsabilités dans des domaines techniques très diversifiés. L’action sociale est la plus prégnante. Ce secteur a connu des modifications majeures ces deux dernières décennies. Les adaptations aux nouvelles exigences sont indispensables et répondent à des nécessités : élaboration de projets de service, travail par objectif, formalisation de procédures pour l’action, etc… Tout ceci n’est pas contestable et il semble que l’on est encore très loin du compte, souvent, pour que les démarches méthodologiques soient suffisamment appropriées.
Par contre, de nouveaux risques sont du même voyage… Ce qu’une forme moderne de management porte en progrès pour l’action sociale, une autre forme peut l’imposer en sens inverse pour sa désintégration. L’action sociale, et tout particulièrement la politique publique de protection de l’enfance, constitue un système complexe. On parle ici de la complexité dans le sens formulé par le sociologue et philosophe Edgard Morin. Elle exige la prise en compte d’une multitude de contraintes pour savoir établir les liens utiles. Elle associe de nombreuses disciplines, prend sens dans le Droit et les choix politiques, se construit à travers une conception totalisante de la mission qui rassemble des considérations juridiques, éducatives, psychologiques, administratives, financières. L’Aide Sociale à l’Enfance n’est utile que si elle est mise en œuvre par les professionnels en leur donnant du temps, une place, une méthode et des références en sciences du comportement et sur la théorie de l’attachement.
L’Aide Sociale à l’Enfance, et au-delà la protection de l’enfance (au sens de la loi de 2007), n’est utile que si les méthodes de management des cadres dirigeants donnent une place minimum à la matière, intègre la question des enjeux et des questions techniques. Le management à tous les niveaux des organisations ne se résume pas à produire du mouvement au risque de ne produire que du vent passager. C’est un autre challenge que de diriger en poursuivant en permanence la recherche de l’équilibre entre enjeux micro (les décisions individuelles) et enjeux macro (stratégie et cohérence du sens général) ; entre la difficile gestion des ressources humaines, la coordination des partenaires, l’évolution des services et établissements et l’attention permanente aux publics concernés par l’action publique.
On a le sentiment, en regardant faire aux quatre coins de France, qu’une sorte de croyance en un management moderne s’est imposée qui présenterait cette caractéristique de valoir pour tous les sujets. Peu importe le domaine traité, pourvu que l’on manage… Là aussi, le virtuel n’est pas loin. Sans quelques racines dans la réalité des questionnements et de la complexité, point de management véritable de la protection de l’enfance et de l’action sociale en général.
Cette évolution se vérifie dans le secteur privé et pour toutes les formes d’activité du secteur marchand de la même façon. Au nom d’une certaine modernité, des références s’imposent sans discernement. On a tendance, trop tendance, à concevoir ce que l’on nomme le management, en décrochage avec ce qui fait l’activité et le sens de cette dernière. On fuit la complexité en la confondant avec la complication.
Ainsi donc, la loi de 2007 réformant la protection de l’enfance a livré des outils pertinents pour diversifier les services aux familles, garantir mieux l’intérêt de chaque enfant et reconsidérer le principe de dualité du système en situant la protection sociale à sa juste place. Il en va du droit élémentaire des familles. Mais ne nous trompons pas. La loi n’a d’effet que si elle est mise en mouvement avec volontarisme. Elle ne constitue en soi qu’une boîte à outils. Elle nécessite une parole politique et un portage technique qui propose une organisation et un cadre adaptés à la complexité.
C’est à cette condition peut-être que l’on pourra parler de protection de l’enfance, non pas à partir de l’extraordinaire d’un événement, mais à partir de ce qui constitue aussi des faits ordinaires de société.




