6 heures du matin, un aéroport à Paris
Des enfants arrivent, et pour la majorité (70%), ils ont moins de trois ans. 7, 30, 40, 61 enfants selon les vols sont ainsi débarqués en France depuis le tremblement de terre d’Haïti. Ils sont hagards, prostrés, tenus dans les bras de secouristes tout aussi bouleversés et silencieux face à des enfants qui ne réagissent pas, qui ne réagissent plus. Sont-ils toujours vivants, psychiquement ? Sont-ils encore des enfants ou sont-ils devenus des trophées acquis sur la scène bien pensante du sauvetage d’enfants, photographiés sous tous les angles pour servir de faire valoir aux campagnes de collecte de fonds de multiples associations ?
Ces enfants, ces tout-petits, ces bébés même, ont vécu un événement traumatique majeur. Il ne s’agit pas tant du tremblement de terre que des conséquences néfastes de celui-ci sur leur vie et leurs repères. En quelques heures, ils ont été dans le chaos total d’un tremblement de terre, avec des adultes perdus, submergés de peine, de désespoir et d’impuissance. Certains enfants sont morts, d’autres disparus, d’autres blessés, d’autres ont erré seuls pendant des heures, d’autres abandonnés par des responsables d’orphelinat partis se mettre à l’abri, d’autres regroupés à l’abri dès que possible. Dans cette atmosphère insoutenable de fin du monde, ces enfants ont expérimenté l’autre monde : celui de la mort, de l’effroi, de l’incompréhension totale face à ce qui leur arrive, de l’anéantissement de la capacité des adultes à prendre soin d’eux, de l’infini sentiment d’être seuls au monde. Ils ont senti, vu, perçu, entendu tant d’horreurs que le désastre est venu s’inscrire dans leur histoire.
Ces enfants se trouvent en situation de deuil traumatique non seulement parce qu’ils ont été confrontés à un risque de mort imminente mais surtout par ces multiples pertes qu’ils ont dû subir en quelques jours : perte de leurs figures d’attachement, de leurs repères et comme si cela n’était pas suffisant, perte de leurs racines, de leurs habitudes. Ils sont projetés d’un monde à l’autre : de la chaleur d’Haïti au froid parisien, de la misère au gavage de « petits Lu » à l’aéroport, du short et bras nus au pantalon et blouson qui enserrent, d’un monde de Noirs à une multitude de Blancs, d’une vie de groupe à une prise en charge individuelle où de multiples adultes se précipitent autour d’eux, du créole haïtien à une langue bien étrangère que de nombreux enfants ne comprennent pas, etc…
Ce n’est pas tant la catastrophe de ce tremblement de terre que la manière dont ses conséquences ont été traitées qui risque de faire une trace traumatique durable dans l’histoire de ces enfants.
Le traumatisme, les ruptures, les pertes des figures d’attachement,
sont des expériences déjà malheureusement éprouvées par ces enfants à l’aube-même de leur vie d’adultes. Dans un pays où la misère et la violence de rue est le quotidien de nombreuses familles, un grand nombre d’enfants en attente dans les orphelinats ont déjà été exposés à ces contextes traumatiques.
Ce qu’ils viennent de vivre se surajoute tout en réactivant ces traumas antérieurs. Et l’adoption n’annulera pas la dette traumatique, même avec un amour infini des parents adoptants.
Nous savons combien la souffrance psychique et l’impact du traumatisme chez les enfants et surtout chez les tout-petits est banalisée voire déniée et ce, d’autant plus facilement que ces petits d’hommes ne sont pas en capacité de se plaindre comme le feraient les plus grands. Le risque est alors d’espérer, par un processus archaïque de pensée magique, que l’évacuation précipitée en France et l’adoption accélérée effaceraient tout ce cauchemar. Mais le trauma ne s’oublie pas, il s’inscrit dans la mémoire et dans les vies de ceux qui le subissent, même de tout petits bébés. Dénier les traces psychiques du trauma, c’est annuler toute l’histoire de ces enfants et s’illusionner sur le fait qu’ils ne seraient en capacité de s’inscrire dans un récit de vie qu’à partir du moment où leur passé traumatique aurait été oublié.
Ne pas entendre la détresse de ces enfants, ne pas voir et comprendre la souffrance psychique qu’ils manifestent et prétendre qu’ils sont juste « fatigués » (commentaires dans l’émission Regards Croisés sur la 5 le 30 janvier 2010) est une violence insoutenable car elle leur dénie toute altérité. Ils ne sont plus que des objets condamnés à l’hyperadaptation aux attentes et volontés d’adultes qui ne manqueront pas de leur rappeler qu’ils les ont sauvés du désastre.
Qu’avons-nous constaté au plus près de l’évacuation ?
Des enfants épuisés certes, carencés, avec de nombreux retards de développement et des problèmes médicaux multiples. Mais aussi et pour la très grande majorité, des enfants profondément blessés psychiquement avec de graves troubles psychotraumatiques : prostration, hypervigilance, hypersomnie, troubles de l’attachement - accrochage exclusif à l’adulte référent et absence d’exploration de l’environnement ou attitude de retrait, d’évitement et de rejet des adultes (intervenants, parents) - regard vide, tristesse et désespoir infinis.
De l’autre côté, il y a des parents qui sont à des niveaux d’élaboration de leur parentalité bien différents : de rares parents ont déjà rencontré leur enfant (12%), la majorité ne les connaît qu’en photos (63%) et certains ont juste un prénom mais pas même une photo (25%). Il y a aussi des frères et des sœurs bouleversés dans leur rapport à cet enfant venu d’ailleurs et, pour certains, dans des états de réactivation traumatique de leur propre histoire d’enfants adoptés.
Ces familles ont vécu depuis le séisme dans un climat d’insécurité
et d’angoisse majeure quand à ce qui pouvait être advenu à leur enfant. Certains sont restés plusieurs jours sans nouvelles, avec une représentation d’enfant donné pour mort, envahissant leur pensée et leur relation à leur enfant même après son arrivée. D’autres sont restés accrochés aux images terrifiantes des actualités. Certains sont soutenus par des OAA (Organisme Autorisé pour l’Adoption), d’autres inscrits dans des associations, d’autres totalement isolés. Tous sont dans un état de fatigue extrême et n’ont pas la disponibilité psychique et l’énergie nécessaire pour prendre en charge dans de bonnes conditions leur enfant.
Le tremblement de terre et le retour des enfants ont violemment court-circuité leur démarche d’adoption et précipité l’histoire familiale. La majorité des parents manifestent une ambivalence liée à leur soulagement d’avoir retrouvé leur enfant, mais soulagement mis à mal par ce sentiment d’avoir été dépossédé de la rencontre avec leur enfant : tout ce temps de plusieurs semaines prévu pour la rencontre se trouve concentré en quelques heures. « On m’a volé mon adoption », « c’est trop tôt, je n’ai pas eu le temps de me préparer, il y a trop de choses à faire », « jamais je n’aurai imaginé une rencontre comme ça », « ça a tout gâché »… L’importance d’aller sur place « chercher » leur enfant est rendue impossible avec un renversement de valeurs : c’est leur enfant qui vient à eux et d’autres qui sont allés le chercher.
Plusieurs parents ont manifesté de forts sentiments de culpabilité
d’avoir leur enfant alors que tant d’autres sont morts.
Ces parents adoptants sont également en situation de deuil : perte de leurs repères quant à leur démarche d’adoption, perte de leurs repères par rapport à cet enfant de la réalité qui vient se précipiter avec l’enfant imaginaire encore si présent. Et là aussi, comme pour les enfants, il y a les parcours de vie de ces parents marqués par des épreuves douloureuses voir traumatiques pour devenir parents (ex : de multiples fausses couches et échecs des FIV).
Dans un tel contexte, comment penser la rencontre entre cet enfant et ces familles ?
Comment pouvoir s’imaginer qu’en quelques heures, dans un aéroport aux conditions d’accueil précaires, tout ce processus de construction autour de cette nouvelle filiation va pouvoir se faire ? Comment ne pas craindre les effets de déculturation et de désaffiliation si aucune étape n’est prévue avec du temps pour que chacun, enfant et parents, aille l’un vers l’autre ?
C’est pourtant la demande de certaines associations, l’exigence d’autres parents. Je peux entendre le désarroi et l’inquiétude de parents sans nouvelles rassurantes de leur enfant. Mais comment
comprendre que certains refusent d’entendre la nécessité d’instaurer un « sas » en Guadeloupe ou Martinique (avec prise en charge par des ONG) pour que les enfants puissent récupérer psychiquement et physiquement, pour que les parents biologiques puissent réellement et effectivement confirmer leur volonté de confier leur enfant à l’adoption, et pour que les parents adoptants puissent aller à leur rencontre, reprendre ce temps si essentiel de la reconnaissance et de la co-construction, avec leur enfant, de cette nouvelle famille.
A l’aéroport, les parents qui idéalisaient ces retrouvailles réalisent vite que ce temps de rencontre ne sera pas celui rêvé. Les enfants sont distants, certains apeurés, d’autres hurlent de désespoir sans que rien ne puisse les apaiser, d’autres rejettent, repoussent de tout ce qui leur reste comme petite force pour ne pas être approchés. Rares sont ceux qui acceptent ce premier contact et ceux pour lesquels la rencontre se passe sereinement sont ceux qui connaissaient « dans la réalité » cet enfant. Pour les autres le décalage est souvent violent ; ils s’imaginaient avec un enfant de 4 ans ils ont un petit gabarit de 2 ans. Ils s’imaginaient avec un enfant enthousiaste, prêt à supporter tous les câlins, bisous et présents apportés, ils doivent affronter un enfant totalement étranger à leurs attentes. De retour chez eux, nombreux sont les parents qui témoignent de leur infini désarroi face aux manifestations de leur enfant : les cauchemars, l’hypersomnie, les crises clastiques où leur enfant se met subitement à les rejeter, les yeux dans le vide et hurlant de désespoir sans que rien ne le calme… Comment ces parents vont-ils parvenir à supporter les manifestations traumatiques de ces enfants ? Nous savons combien les risques de rejet, de maltraitance, de nouvel abandon sont grands lorsqu’un gouffre s’immisce entre l’enfant de la réalité et l’enfant des rêves, comment ne pas craindre que la souffrance des liens (avec les parents comme auprès des fratries) ne conduise à de tels dangers ?
Les conséquences traumatogènes d’un tel événement (le tremblement de terre ET cette adoption précipitée) dépendront de ce qui pourra leur en être dit, de ce qui pourra être mis en place pour réassurer au plus tôt ces enfants et leur permettre d’intégrer ces multiples ruptures subies. Dans cette perspective, la présence de professionnels chargés de soins médico-psychologiques d’urgence au plus près de la rencontre entre cet enfant et ses parents, nous semble pertinente et indispensable :
- elle permet un repérage des troubles manifestés par les enfants comme par les parents et limite la banalisation et le déni souvent formulés à l’égard des répercussions trauma tiques sur les plus jeunes ;
- elle permet de soutenir les parents face à la détresse ressentie lorsque leur enfant ne réagit pas comme ils se l’étaient imaginé ;
- elle permet de ne pas laisser seul l’enfant lorsque sa détresse est telle que ses parents ne savent pas comment intervenir pour l’apaiser et établir une relation ;
- elle participe à prévenir des troubles de l’attachement (conseils aux parents, communication auprès de l’enfant, informations sur les lieux possibles de prise en charge).
Sans ce lien et ce relais d’urgence médico-psychologique, les enfants seraient confiés d’emblée dès la sortie d’avion aux parents…
Mais un tel dispositif ne peut pas tout et ne peut que constater les conséquences dramatiques du rapatriement précipité et les prises en charge dans un temps extrêmement réduit et dans des conditions matérielles précaires : est-il nécessaire de rappeler qu’un aéroport n’est pas le lieu le plus adapté pour des enfants au-delà de tous les efforts des secouristes et des autorités pour aménager l’espace…
Les questions éthiques sont multiples et le sentiment d’impuissance est grand face à certaines situations : ce couple présentant des troubles psychiatriques ; ce bébé endormi depuis des heures (hypersomnie réactionnelle) qui part avec des parents qu’il ne connaît pas ; ce couple qui vient chercher « une fille commandée (…) c’est la lubie de ma femme » ; ce père qui adopte seul et qui se met à crier sur son petit garçon de 19 mois qu’il ne parvient pas à maintenir dans ses bras ; cette mère à peine arrivée qui exige des compresses pour badigeonner son enfant en prévention de tout risque de transmission de la gale ; ces parents pressés de changer dès la rencontre le prénom de leur enfant ; cette mère qui « n’est plus trop sûre » et qui demande si elle « peut changer d’avis, changer d’enfant » … Ces situations ont toutes été signalées mais les enfants ont tout de même été confiés par les autorités avec pour seule proposition : « le conseil général et les COCA (consultation spécialisée d’adoption) prendront le relais si nécessaire »… Il est peu probable que ces parents-là sollicitent de l’aide et le soutien des services spécialisés : par crainte, par gêne, par culpabilité, par certitude d’être dans le juste…
Mais il y a aussi des moments magiques de rencontres, des parents qui ont compris l’importance de mettre des mots sur l’histoire de leur enfant et qui, dès les premiers instants, prennent le temps de se poser, de lui parler, de l’accepter avec son histoire, avec ce passé aussi traumatique soit-il. Ces parents ne sont pas ceux qui nous inquiètent ; ils ont d’ailleurs déjà rappelé pour des conseils pratiques, faire part de leurs inquiétudes ; solliciter des demandes d’adresses pour leur enfant mais aussi pour eux, pour les aider à s’ajuster aux besoins si spécifiques de leur petit.
Il est 22 heures 47 ce 30 janvier. Déjà 148 enfants rapatriés.
Demain, 43 nouveaux petits Haïtiens arriveront …
Rêvons d’un demain où un dispositif intermédiaire sera instauré avant l’arrivée en France ;
Rêvons d’un véritable accompagnement, passée l’urgence, pour soutenir tous ces enfants et leurs parents de retour chez eux ;
Rêvons d’une prise de conscience de tous ces parents en attente pour qu’ils réalisent combien ces rapatriements précipités hypothèquent durablement non seulement le devenir de leur enfant, mais aussi celui de leur devenir parent et du devenir de leur famille ;
Rêvons d’un monde où ce ne sera plus à l’enfant de s’ajuster aux exigences d’adultes mais où les adultes se mettront à hauteur de chaque enfant, respectueux de ses besoins, de ses possibles comme de ses limites ;
Rêvons d’un monde où les conséquences traumatiques chez les enfants et les bébés ne seront plus minimisées ;
Rêvons d’un monde où la spectacularisation de la détresse et de l’horreur laissera place à une attention humanisante et respec-
tueuse des victimes en tant que sujets de leur histoire et non objets de reportages ;
Rêvons d’un monde où l’expression « droits de l’enfant » ne sera pas que le titre de colloques et de dates anniversaire mais une réalité, LA réalité pour tous ces enfants, petits et grands, d’ici et d’ailleurs ;
Rêvons enfin d’un monde où, du cauchemar et du chaos, se dégagera la promesse d’un devenir pour ces enfants meurtris par le trauma, avec l’aide et le soutien infiniment bientraitant d’adultes conscients de leurs responsabilités, pour permettre à chacun de continuer d’être psychiquement vivant.
Instantanés
- Des parents très agressifs, au regard de ce qu’ils estiment la lenteur du rapatriement.
- Une mère haïtienne, directrice d’orphelinat, profitant de déposer des enfants pour visiter en France ses propres enfants biologiques qu’elle a confiés en adoption ( !!)
- Un couple de psychologues venus avec leur caniche et expliquant d’emblée à l’enfant de 18 mois qu’il a intérêt à bien s’entendre avec le chien.
- Deux couples âgés : plus de 60 ans ! un enfant de 26 mois pour l’un, une petite fille de 6 ans pour l’autre…
- Une femme de 58 ans adoptant deux enfants de 4 et 6 ans et semble-t-il totalement seule. Elle travaille en libéral et dès demain, laissera les enfants à une voisine car elle n’a pas pu prendre de jour pour se libérer pour les enfants.
- Et maintenant des enfants de moins de 6 mois….




